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L’aventure extraordinaire que raconte Jean-Pierre Makouta-Mboukou dans L’homme aux Pataugas commence par la rencontre de trois personnages que rien ne semblait devoir rapprocher : un voleur-justicier, un pasteur et un médecin surdoué. Variante africaine de Robin des Bois ou d’Arsène Lupin, Athanase Makarios, « L’homme-aux-Pataugas », reprend aux « Grands » – en premier lieu le Général de brigade - Président de la République du Ta-Nawa – ce qu’ils ont acquis malhonnêtement pour le rendre à ceux qu’ils ont spoliés. Mais, quand d’autres l’imitent, n’ayant que la cupidité pour but et n’hésitant pas à tuer, Makarios décide de ne plus s’employer qu’à « faire prospérer le fruit de ses aventures rocambolesques » pour aider les nécessiteux. Cela ne sera pas du goût de l’un des bénéficiaires, « l’homme-de-Dieu », un pasteur rigoriste qui ne peut accepter que l’aide apportée à sa communauté provienne d’argent volé. D’où un dialogue de sourds autour de la foi et de la loi :

Quelle est votre loi ? Quelle est votre foi ? L’homme de Dieu était intrigué.

Ma foi ? Voler qui s’est enrichi en volant les travailleurs. Ma loi ? Dieu est prisonnier des riches. Supprimer les riches, c’est libérer Dieu, et rétablir l’équilibre rompu par les prédateurs. (1992 : 37)

Dans le même temps, le docteur Lobebert, praticien à la grande réputation et pour cela jalousé en haut lieu, reçoit dans son sommeil des appels répétés pour aller soigner un « très grand malade » dans la savane. Arrivé sur place, il ne trouve qu’un lion agonisant sur une termitière. Cela sera pour lui une révélation. N’ayant pu sauver la vie du grand fauve dont le cœur a lâché, il greffera des cœurs sur ceux qui en ont besoin. Ce qui suppose de trouver des organes et, surtout, un financement, tout en n’étant pas trop regardant sur les moyens de se le procurer…

L’homme aux Pataugas est un grand roman d’aventures, l’épopée de trois hommes dont le noble dessein est d’aider les communautés du terroir et d’opposer la science à l’obscurantisme, cela en prodiguant dans une clinique des soins aux plus démunis. L’aventure connaît des rebondissements, surtout quand le pouvoir cherche par tous les moyens à discréditer le docteur Lobebert, accusé tour à tour d’incompétence, de sorcellerie, de détournements de fonds et de complicité avec un assassin. Le récit devient ainsi une charge féroce contre le régime de la République imaginaire du Ta-Nawa, instauré par le Mwenzé, le Général-Président, qui ne connait d’autre mode de gouvernance que les confiscations et les vols, les demandes de rançon, les emprisonnements arbitraires, les condamnations et les exécutions tout aussi arbitraires. Rien n’est épargné à une population esclavagisée par un dictateur qui « n’avait jamais vu des sous quelque part sans qu’il ne les lorgnât avec ses yeux perçants de hibou des profondeurs infernales ».

Malgré les menées du Mwenzé pour remplacer les médecins de la clinique des démunis par les « médecins du pouvoir » et, en dépit de ses efforts pour discréditer Makarios lors d’un procès inique, la science triomphera et la justice, la vraie, prévaudra. Toutefois, ce magnifique roman n’est pas qu’une aventure épique, une enquête policière et une charge politique. En montrant que l’homme peut se dépasser et croire à l’impossible, qu’il est tout aussi facile d’aider les plus vulnérables que de les enfoncer davantage, et que la trahison peut entraîner le remords et le repentir, Jean-Pierre Makouta-Mboukou (qui en plus d’être un écrivain, eut des responsabilités politiques) nous donne des raisons d’espérer. Splendide fable sur l’abnégation, le pardon et le don de soi, la morale de L’homme aux Pataugas est toujours d’actualité.

L'homme aux Pataugas, Paris, L'Harmattan, coll. Encres noires,1992.

Jean-Pierre Makouta-Mboukou (1928-1012) - Congo

Jean-Pierre Makouta-Mboukou est un homme politique, universitaire et écrivain congolais. Acteur engagé dans son pays, il a été député entre 1963 et 1968, année où, après le coup d’Etat, il a été déchu de sa nationalité et s’est exilé en France. Réhabilité, il est retourné au Congo en 1992 où il a siégé comme sénateur avant de se retirer de la vie politique après la guerre civile de 1997. Il a également enseigné la linguistique et la littérature française à l’Institut des langues orientales de Paris et dans les universités de Dakar et de Brazzaville. Son œuvre littéraire, abondante et éclectique, comprend des pièces de théâtre (La lèpre du roi, 1968), des romans (En quête de la liberté, 1970 ; Les exilés de la forêt vierge, 1974) et des essais sur la littérature et la poésie africaines.

Tag(s) : #Afrique centrale, #Congo, #Romans en français
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