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Avec Les Naufragés de l’intelligence, publié plus de dix ans après sa mort, Jean-Marie Adé Adiaffi (1941-1999) propose un nouveau genre littéraire, le roman N’zassa du nom d’un pagne africain fait de morceaux d’étoffes de toutes les couleurs et de tous les motifs. Mêlant la prose et la poésie, alternant la narration et les comptes rendus parus dans la presse, le récit devient selon l’auteur « un genre sans genre qui rompt sans regret avec la classification classique, artificielle de genre : roman, nouvelle, épopée, théâtre, essai, poésie. ».
Le roman décrit avec force détails les crimes odieux commis dans la ville imaginaire de Mambo (alias Sathanasse City) par N’da Tê et sa bande, les Justiciers de l’enfer. Le récit s’ouvre sur l’assassinat par N’da Tê de sa propre mère et de l’abbé Yako, l’aumônier des exclus. S’ensuit l’exécution des membres du cortège nuptial d’un riche commerçant, un acte sauvage réglé comme un rituel satanique. D’autres crimes suivent, un braquage sanglant, des règlements de comptes entre gangs et enfin un incendie qui réduit en cendres Sathanasse city, la « nasse de Satan », « la belle, la délinquante, la trompeuse » dédiée à l’argent et au sexe et placée sous la coupe de N’da Tê et de Kalifa Dollar, « contrôleur général de l’Eldorado des escrocs ». Ville de boue et de misère, elle accueille des jeunes « sans perspective et sans rêves » qui pourtant se voient en « guerriers des guerriers » et s’adonnent à des jeux macabres comme le « Bôrô d’enjaillement », une sorte de danse de la mort sur des bus en mouvement et la « Traversée du guerrier », qui consiste à traverser les yeux bandés une route aux heures de grande affluence.
Face à N’da Tê, nihiliste sadique et désespéré pour qui « Le monde n’est qu’un vaste mensonge, un bouquet de douleurs, un complot contre la vie, un funeste complot contre la liberté et la justice ! » (2020 : 18), le commissaire Guégon, seul contre tous, entouré de policiers et de politiciens corrompus, tente de mettre fin au carnage et d’éliminer des tueurs convaincus de leur puissance et de leur invulnérabilité. Un défi qui le conduit à s’interroger sur la gangrène qui pourrit le système politique, policier et judiciaire de Mambo.
Voici Guégon arrivé au terme de son voyage au bout de la nuit, de son douloureux et inquiétant périple au bout de la gangrène, de la désintégration, de la composition d’une société san foi ni loi.
Voyage au pays de la charogne…
L’autopsie d’une société moribonde malgré la santé flamboyante de ses riches. L’hallucinante autopsie d’une société à l’agonie faite par la presse. Une presse qui transforme ses cris d’alarme, de détresse en autant arguments obscènes de vente. (2020 : 173)
Récit de violence, d’horreur et de cruauté, Les naufragés de l’intelligence alterne les exploits sanguinaires des Justiciers de l’enfer et la traque du gang par l’impitoyable commissaire Guégon. Si le récit s’inscrit dans la tradition du roman noir, il est aussi à rapprocher d’œuvres de science-fiction postapocalyptique comme Orange mécanique d’Anthony Burgess ou New York 1997 et Los Angeles 2013, deux films d’anticipation de John Carpenter. Sauf que l’apocalypse s’inscrit ici dans un monde bien réel, où la misère, le chômage, la délinquance et la prostitution sont les conséquences directes de l’impéritie et de la malhonnêteté des dirigeants. Ainsi, ce « roman d’intervention sociale » ultra-violent témoigne de l’effondrement d’un monde à l’agonie ayant perdu tous ses repères sociaux, ici représenté par Mambo, où le vice, la recherche du profit et la malhonnêteté sont érigés en valeurs.
La prose incantatoire d’Adiaffi illumine Les naufragés de l’intelligence de bout en bout jusqu’à l’élimination des Justiciers de l’enfer. Et si Guégon peut savourer son succès, c’est la toute-puissance du spirituel qui permet d’apercevoir dans les dernières pages un peu de lumière et d’espoir. Alors que N’da Tê connait une fin qui relève plus de la damnation éternelle d’un Sisyphe que du châtiment des hommes et que Sathanasse City disparait dans les flammes de scènes d’enfer, il est enfin possible de croire qu’un nouveau monde pourra renaître des cendres encore fumantes de ce qui fut le lieu de la dépravation et du crime. Un nouveau monde que n’attend pas seulement Mambo mais l’Afrique tout entière.
Ici commence l’interminable histoire des utopies réalisées. (2000 : 325)
Jean-Marie, Adé Adiaffi - Les naufragés de l'intelligence, Abidjan, CEDA, 2000.
Pour une analyse plus détaillée du roman, cf. Ph. Amangoua Atcha, « Les Naufragés de l’intelligence : Un Polar noir », Belphégor : Littérature Populaire et Culture Médiatique, 9 /3, 2010.