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Trois Africains sont retrouvés morts et émasculés en plein Paris, près de la place de la Bastille. Alors que le Front national prend de l’importance sur la scène politique française, certains penchent pour un crime raciste. D’autres se demandent si ces meurtres ne seraient pas liés à des pratiques coutumières comme la polyandrie, régime matrimonial officiellement illégal en Afrique mais toujours pratiqué chez certaines ethnies. De quoi rendre perplexe l’inspecteur Robert Nègre, policier français brillant et blasé, adepte du Tao et traînant un lourd secret depuis son enfance passée en Afrique. Nègre travaille à l’ancienne, favorisant l’enquête de proximité et le recours à ses informateurs. Régulier et humain, son approche de l’affaire est à l’opposé de l’attitude de ses collègues lors des perquisitions qu’ils mènent dans un foyer de travailleurs émigrés par exemple. Dans le même temps, un certain Bourru, journaliste sans scrupules aux méthodes douteuses, un des premiers sur les lieux du drame, aimerait lui aussi résoudre l’enquête pour en tirer gloire et fortune et se faire valoir auprès de sa compagne, Oulématou, lancée pour sa part dans l’écriture d’un scénario inspiré de l’affaire dans lequel elle mêle des éléments de sa propre histoire.

Si le roman débute de façon disons traditionnelle, avec des cadavres et un travail d’investigation sur le terrain, les choses se compliquent quand, trois autres hommes ayant été assassinés, l’enquête s’oriente vers le milieu des travailleurs immigrés en situation plus ou moins régulière. Malgré un ton souvent grinçant et des remarques sarcastiques qui prêtent à sourire, le lecteur se retrouve vite dans une ambiance dramatique, dure et violente. Le roman policier prend alors une dimension anthropologique avec l’évocation des rituels de la polyandrie, telle qu’elle est pratiquée chez les Leles du Kasaï-Occidental en République démocratique du Congo ou les Abisi du Nigéria. Rituels qui sont l’occasion de descriptions que l’on pourrait trouver savoureuses ou même croustillantes si elles ne donnaient pas l’impression de sacrifier à un certain voyeurisme.

Bolya, dont on sait qu’il a mis la souffrance des femmes au centre de son œuvre1, se livre ici à une critique virulente du patriarcat, en plongeant le lecteur dans un univers à l’opposé de la conception traditionnelle du mariage et des relations homme/femme. Outre la question des couples mixtes et celle de leur difficulté à gérer leurs différences, il aborde, par le biais du portrait d’Oulématou, « femme-princesse » aux nombreux maris, la place de la femme dans le couple avec l’inversion des rôles dominant-dominé et le triomphe d’un matriarcat pur et dur. Une question qui concerne, chacun à sa manière, les principaux protagonistes du roman : Oulématou, la garante de la tradition ; son compagnon Bourru, bon connaisseur du milieu des Africains de Paris ; son amie Rosemonde, chercheur en anthropologie ; l’inspecteur Nègre, enfin, que sa naissance et une partie de son enfance rattachent au Continent. Autour d’eux, des femmes et des hommes confrontés au racisme ambiant et vivant dans la crainte permanente de l’expulsion, sont autant d’exploités et de victimes potentielles. A l’instar d’Achille Ngoye, Bolya dresse ainsi un portrait réaliste, avec une ironie non dénuée de tendresse, d’une communauté africaine semi-clandestine, qu’il situe dans le 12ème arrondissent, entre le marché d’Aligre et la Bastille.

Marché d'Aligre

En plaçant l’action dans le milieu des immigrés de Paris, Bolya inscrit La polyandre dans la veine du roman policier post-colonial et pose ouvertement la question de la situation des Africains en France2, de la « migritude », ce « néologisme qui indique clairement que l’Afrique dont nous parlent les écrivains contemporains n’est plus celle qui servait de cadre à la plupart de leurs devanciers, mais, si l’on peut dire ainsi, d’une Afrique extracontinentale dont le centre de gravité se situerait quelque part entre Belleville et l’au-delà du périphérique». Roman un peu fourre-tout dans lequel le lecteur risque de se perdre – du fait des intrigues et sous-intrigues et aussi du va-et-vient permanent entre le discours argumenté sur la polyandrie et le ton léger, voire relâché, utilisé pour décrire la progression de l’enquête –, La polyandre est un bon exemple de ces romans policiers africains dans lesquels l’écrivain manie une plume corrosive pour aborder des sujets graves.  

1 - En particulier lorsqu’elles sont victimes de cette arme destruction massive qu’est le viol à grande échelle dans les guerres que connait l’Afrique, en République démocratique du Congo par exemple. Des crimes que Bolya a dénoncés dans un essai, La profanation des vagins, paru en 2001 chez Le serpent à plumes.

2 - La polyandre s’inscrit donc dans le roman africain dit « cosmopolitain », « négropolitain » ou « euro-black », au côté d’œuvres d’Achille Ngoye, Alain Mabanckou, Calixthe Beyala ou Sami Tchak.

3 - Jacques Chevrier, « Afriques(s)-sur-Seine : autour de la notion de « migritude », Notre librairie, no 155-156 (2004), p. 97.

La polyandre , Paris, Le serpent à plumes, 1998.

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Tag(s) : #Afrique centrale, #Congo (RDC), #Diaspora, #Romans en français

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