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Cercueil et Cie raconte l’histoire de deux flics noirs new-yorkais à la retraite, John W. Dubois et Edward Smith, qui croient dur comme fer être les modèles des célèbres Coffin Ed Johnson et Gravedigger Jones (Ed Cercueil et Fossoyeur Jones), imaginés par Chester Himes dans ses romans policiers se déroulant à Harlem. A moins qu’ils ne se soient un peu trop identifiés aux deux héros de papier. Attachés à leur histoire devenue légende, « mélangeant sans vergogne, pour des auditeurs médusés, les aventures vécues, les aventures rêvées et les aventures lues », quand ils apprennent que Himes a tué ses deux inspecteurs dans son dernier roman écrit depuis sa retraite européenne, la vie de Dubois et Smith bascule : la mort de Cercueil et Fossoyeur, c’est leur mort à eux ! S’il est trop tard pour demander à Himes de modifier son histoire, au moins est-il peut-être encore possible d’empêcher que le livre ne soit traduit et publié outre-Atlantique : il y va de leur crédibilité mais aussi de la fierté et du moral de toute une communauté en quête de modèles.  Les deux vieux fous prennent donc le premier vol pour Paris puis pour Alicante. Hélas, ils n’arriveront que pour apprendre la mort du maître.

Le roman est aussi l’histoire d’Amos Yebga, un jeune journaliste camerounais, en manque de sujets de reportages et de motivation, qui se lance dans une enquête dans le microcosme africain de Paris suite à la mort soi-disant accidentelle de Salif Makatar Diop, « un petit dealer sénégalo-malien sans aucun domicile connu » et à la disparition de sa sœur Malika. De restaurants exotiques en boites de nuits, Amos rencontre tout un monde cosmopolite : patrons de bars, petits trafiquants, marabouts, organisateurs de spectacles, serveuses et danseuses peu farouches. Tout le brassage ethnique parisien que l’on retrouve dans les romans de Bolya, d’Achille Ngoye ou d’Alain Mabanckou.

La question que se pose le lecteur dès le début de Cercueil et Cie est de savoir à quel moment les deux histoires parallèles vont se rejoindre. Ce sera vers le milieu du roman sur un trottoir de la rue des Abbesses, quand les deux flics en goguette tirent le journaliste d’une situation délicate. Le reste du roman relate la longue enquête officieuse mené par Amos et les deux vieux flics sur des personnages louches impliqués autour du ministre de la défense du Makalina-Busso dans in trafic d’objets d’art volés permettant de financer l’achat d’armement : le directeur d’une agence de mannequins, un célèbre organisateur américain de combats de boxe, quelques barbouses sud-africaines ou sud-américaines. Dans cette entreprise, chacun use de ses propres méthodes, l’investigation pour Yebga, journaliste devenu détective, les filatures et les interrogatoires pour Dubois et Smith qui n’hésitent pas à utiliser la manière forte - comme quand ils « démontent » entièrement une boite de travestis, personnel compris - et qui iront jusqu’au bout de l’héroïsme.

Ce « polar mouvementé sur fond de crise existentielle » selon la formule de Désiré Nyela, est très enlevé et servi par des personnages bien typés. Au niveau du roman policier, Cercueil & Cie demeure très  classique avec une enquête autour d’une intrigue mêlant affairisme, sexe et politique. Le propos de Simon Njami est plus sérieux quand il se livre à des réflexions sur la vie des Africains à Paris et sur la vision qu’en ont les deux inspecteurs de Harlem égarés dans un monde qu’ils découvrent avec un émerveillement de gamins mais qu’ils ne sont pas certains de comprendre. Ce qui débouche sur l’évocation de la place des gens de couleur dans la société, qu’elle soit américaine ou française. Sur ce point, Simon Njami, qui a écrit une biographie de James Baldwin, connait son sujet.

  1. « Paradoxalement, l’étranger était le seul endroit où les Africains formaient une véritable nation. Où Congolais, Ivoiriens, Camerounais et Sénégalais se considéraient comme des frères issus d’un même pays. L’unité africaine ne pouvait se vivre qu’hors frontières, en réaction à l’hostilité ambiante. »

Les trois « héros » évoluent au fil des pages pour découvrir une vérité bien amère. Amos Yegba baissera les bras faute de pouvoir faire aboutir une enquête fracassée contre la puissance des intérêts politiques et financiers. Il y trouvera aussi matière à remettre son mode d’existence en question. Ed Dubois et John W. Smith paieront de leur vie leur dernier baroud d’honneur. Dans son dernier roman, inachevé, Plan B (1969), Chester Himes fait mourir ses deux héros, Ed Cercueil et Fossoyeur Jones. Cercueil et Cie réunit donc la réalité et la fiction et met fin à la légende. Ce qui fait de ce vrai-faux polar, en plus de toutes ses qualités, un brillant et émouvant hommage de l’élève au maître.

Cercueil et Cie, Paris, Lieu commun, 1985.

Tag(s) : #Romans en français, #Cameroun, #Afrique centrale, #Diaspora

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