Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

À soixante-dix ans, Maître Apollinaire, brillant avocat de TiBrava1, capitale de l’État du même nom, prend sa retraite. Pourtant, trente-quatre ans après les faits, il reste hanté par le procès de K.A., un homme qui en a décapité un autre2 et qui est devenu le criminel le plus honni et le plus médiatisé du pays, voire l’incarnation du mal absolu.

À son passage à l’acte, tous les médias et les autorités tant politiques que judiciaires ont tempêté qu’il s’agit d’un acte ignoble, ce qui a justifié le fait qu’on n’a pas accordé d’attention à la bonne instruction du dossier judicaire. Ce personnage est donc vu comme l’incarnation du mal absolu, ce qui a pesé sur sa défense, faisant de lui une sorte de prévenu condamné avant le procès. De cette figure du mal absolu qu’on s’est évertué à présenter, on peut voir plutôt un bouc émissaire. C’est ainsi que la poétique de Kangni Alem fait émerger une série de machinations. D’un côté, des relations qu’entretenait K.A. avec la secte des Obrafos, et de l’autre côté, ses propres velléités à vouloir ériger une église. Dans ce récit, K.A. est présenté avec des ramifications qui ont conduit au crime présumé. Par ce même personnage, on arrive à percer profondément comment le mal est diffus dans une société sous le joug de la dictature. (Tsetse, Kodzo, Etonam, 2022, L’esthétique du récit criminel dans la littérature contemporaine : le cas du Togo. Thèse soutenue à l’Université de Lorraine.)

Jeune avocat commis d’office et manquant d’expérience, Apollinaire n’a pas su éviter la peine capitale à son client. Alors qu’il consulte à nouveau le dossier, il se souvient ne pas avoir donné suite à un étrange message adressé par un mystérieux pasteur de l’Eglise des Saints de Dieu, le révérend Gail Hightower, lui demandant de faire repousser le procès. Il décide alors d’aller interroger celui qui est devenu un prédicateur réputé, « Médaillé des Jeux para-évangéliques de Los Angeles », qui règne toujours en conducteur de brebis égarées sur son domaine des plateaux de Dayes Afiadenyigban. L’homme de Dieu ne craint ni les hommes, les « bras armés du Diable », en particulier les obrafos, un groupe dont les méthodes persuasives empruntent au fantastique et au surnaturel.

Le roman, qui alterne discussions, considération politiques et récits effrénés de cérémonies d’initiation et d’expiation mêle plusieurs histoires : la recherche de la vérité sur le meurtre commis par K.A ; l’amitié, la brouille puis la réconciliation entre Apollinaire et le procureur, usurpateur de Rose, la femme aimée ; l’assassinat de cette dernière, mais se refuse à toute révélation explicite. Car il serait vain de chercher une raison logique au meurtre commis par K.A. : crime rituel, nécessité de placer une tête sous les fondations d’une nouvelle église, acte de folie…  Car comme l’écrit Nicolas Michel dans une courte critique dans laquelle il fait référence à L’affaire des coupeurs de têtes :

Plus sage, le Malien Moussa Konaté préférait se faire anthropologue en emmenant ses lecteurs à la découverte des us et coutumes de son riche pays. Avec La Légende de l’assassin, le Togolais Kangni Alem invente un nouveau genre : le polar vaudou. Si vous n’êtes pas ouvert aux sentiers escarpés de la sorcellerie, passez votre chemin. Si vous acceptez de ne jamais vraiment savoir qui a tué qui, comment et pourquoi, alors suivez Apollinaire, avocat de 70 ans, diabétique et revenu de tout (ou presque). (Nicolas Michel. Et comment il est le dernier… Kangni Alem, Jeune Afrique, 5 juin 2015) 

À la fois roman policier cold case sans véritable enquête, récit ethnologique, dénonciation d’un pouvoir politique corrompu et étude de caractère, le livre d’Alem est aussi un roman sur la culpabilité. Car si celle de K.A. ne peut être remise en cause, qu’en est-il de celle des personnages qui l’entouraient au moment des faits, son avocat en tête ? Ici le roman policier, loin de livrer la solution d’une énigme, se transforme en une longue réflexion sur la force du mal.

1 – Ce pays fictif inspiré du Togo et dont le nom fait référence à un morceau de Duke Ellington, Togo Brave Suite, se retrouve dans deux autres romans d'Alem : Cola Cola Jazz et Esclaves. TiBrava se révèle être une jeune nation africaine dont l’indépendance a été prise en otage par un régime dictatorial.

2 – L’intrigue s’inspire d’un fait réel survenu au Togo en 1969, l’affaire Adjata Koffi, un homme condamné à mort pour un meurtre rituel. Le jeune avocat commis d’office à l’époque était Maître Yaovi Agboyibo, futur opposant politique togolais. Alem transpose le fait divers dans la fiction, en brouillant les frontières entre réalité historique et imagination littéraire, notamment à travers les initiales K.A., celles des deux meurtriers mais aussi les siennes.

Kangni Alem, La légende de l’assassin © Paris, Jean-Claude Lattès, 2015.

Haut de page

Tag(s) : #Afrique de l'Ouest, #Togo, #Romans en français, #Croyances et rituels
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :