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Le roman d'espionnage, sous-genre de la littérature policière, a pour cadre l’univers des services de renseignement (O.S.S. puis C.I.A., MI6, Mossad, S.D.E.C.E. puis D.G.S.E., K.G.B. puis S.V.R., etc.) et de leurs agents  à qui sont confiées des missions spéciales, généralement clandestines. A côté du roman d’espionnage « sérieux », représenté par Graham Greene, John Le Carré ou Ian Flemming en Angleterre et Pierre Nord ou Vladimir Wolkoff en France, s’est développée une abondante littérature d’évasion, parfois qualifiée de « fantaisiste » et essentiellement commerciale. Ces romans grand-public, longtemps placés dans les « romans de gare », ont fait ou font l’objet de collections spécifiques (Fleuve noir, Série noire, Presses de la Cité…) et s’appuient sur des personnages récurrents comme OSS 117, Francis Coplan, SAS ou Le gorille. Produits en série, parfois en binôme ou en famille, leur écriture est souvent relâchée et leur contenu stéréotypé : opposition manichéenne entre les bons du « monde libre » et les méchants (les autres), héros omnipotent et irrésistible, scènes privilégiant l’action, la violence (parfois le sadisme) et l’érotisme (parfois la pornographie), exotisme. Quelques auteurs, Claude Rank ou Gérard de Villiers par exemple, se sont toutefois fait remarquer par la rigueur de leur documentation.

Le roman d’espionnage, « sérieux » ou d’évasion, s’est développé après la Seconde guerre mondiale et a connu son heure de gloire pendant la guerre froide, avant de subir une désaffection suite à l’effondrement du bloc soviétique. La lutte contre les groupes terroristes n’a pas redynamisé la production littéraire, mais a connu quelques succès avec des séries télévisées comme Le bureau des légendes, Kalifat ou Fauda.

Les auteurs de roman d’espionnage ont souvent pris l’Afrique comme terrain d’action de leurs agents. En plus des événements qui agitaient le Continent, beaucoup y ont trouvé matière à un dépaysement garanti et à un exotisme d’autant plus racoleur qu’il est convenu. Politiquement, les thèmes abordés par les auteurs, non-africains, des années 70 à 90, concernent essentiellement les luttes de libération nationale dans lesquelles services occidentaux et soviétiques s’affrontent. Les trafics, d’armes ou de matières précieuses, sont aussi mis en avant ainsi que la mainmise des multinationales sur les ressources naturelles des Etats. L’Afrique du Sud de l’apartheid et des lois morales occupe une place à part, avec pour corollaire les opérations militaires qu'elle menât contre contre les mouvements indépendantistes en Afrique australe. A noter que le message transmis par les « agents de papier », et, on peut le penser, par leurs créateurs, n’est pas toujours exempt d’idéologie paternaliste ou colonialiste. Ainsi Claude Rank, dans Le naufrage du Mocimboa et La côte des squelettes, n’hésite pas à justifier l’apartheid, et les personnages des S.A.S. de Gérard de Villiers ne sont pas avares de remarques xénophobes ou racistes.

Bien que ces romans ne fassent plus vraiment recette, leur lecture peut être instructive. Elle permet aussi de se remémorer une époque où les collections populaires se vendaient bien, leurs couvertures suggestives et leurs titres-chocs captant habilement l’attention du lecteur potentiel : Congo à gogo et Dernier round au Cameroun de Jean Bruce, Sensuelles Seychelles pour Coplan et Handicap au Cap pour Coplan de Paul Kenny, Mes femmes du Kilimandjaro de Claude Rank ou SAS broie du noir de Gérard de Villiers, à lui seul tout un programme.

Le roman d’espionnage a peu tenté les auteurs africains, peut-être, pour Désiré Nyela1, parce que beaucoup « rechignaient à s'engager dans un genre frappé de l'opprobre accolé aux genres populaires » et que, comme on vient de le voir, le genre devait son succès à « l’impérialisme dont l’Afrique a longtemps été victime ». Pourtant, un genre très proche connaîtra un certain succès avec des romans dans lesquels des agents spéciaux sont, soit impliqués dans des organisations s’opposant à l’apartheid, soit chargés de riposter aux agressions dont des Etats indépendants sont les cibles. Par exemple, dans Fella’s choice (1974) du Nigérian Kole Omotoso, considéré comme le premier roman policier africain, un policier lutte contre des groupes suprématistes à la solde du régime de Pretoria visant à déstabiliser des Etats voisins. Ou dans les huit romans des Archives secrètes du B.S.I. dans lesquels Scorpion l’Africain et ses collègues répondent par l’action à des machinations dont sont victimes des pays comme le Congo, la Côte d’Ivoire ou l’Angola.

Parmi les auteurs africains qui se sont intéressés au genre, on retiendra Evina Abossolo, dont Cameroun/Gabon : le D.A.S.S. monte à l’attaque (1985) est fidèle aux critères du genre que sont l’action, la violence et l’érotisme pour relater la lutte des services secrets camerounais contre des agents du K.G.B. trafiquant des armes depuis l’Angola communiste à destination des ex-gendarmes katangais combattant les forces régulières zaïroises du Shaba. Dans Fureur noire à Kango (1987), Iba Dia livre un roman entre policier et espionnage, dont on retrouve le héros, Sénégalais, dans Les nuits rouges de Dakar (2004) et Mission à Libreville (2018).

Plus ambitieux, No woman, no cry (1986) d’Asse Gueye, associe la lutte politique à l'espionnage avec la mission de deux agents, français et américain, traquant depuis Dakar un brillant physicien qui, à l’époque des luttes de libération en Angola, au Mozambique et en Namibie, a rejeté les offres de l'industrie pour développer une arme redoutable au service de la lutte contre l'exclusion et le racisme. Sur un mode plus léger, Jaime Bunda, agent secret (2001) de Pepetela (Arthur Pestana Dos Santos) raconte les aventures d’un improbable agent secret chargé de mettre fin aux agissements d’éléments étrangers à Luanda. Un roman dans lequel, plus que l'intrigue, c’est le regard de l’auteur sur les mœurs angolaises qui prédomine. Enfin, le cinéaste et écrivain camerounais Guy Josué Foumane, inspiré certainement par Les archives secrètes du B.S.I., raconte dans Les disparus d’Abomé (2010) la mission de deux agents de l’A.I.A., l'Agence Panafricaine d’Investigations, financée par les États Africains et chargée de combattre toutes formes de criminalité sur la totalité du continent noir. Le roman, annoncé comme le premier d’une série, n’a pas eu de suite à ce jour.

Bibliographie non exhaustive2

Afrique

Les Archives secrètes du B.S.I. (1976) - Collection dirigée par François Poli – Paris, Editions ABC. 

MAAROUF Aziz, Le Tueur d'élite (Dossier n°1 Kinshasa)

KAPOKO Omar, Les statuettes sanglantes (Dossier n°2 : Monrovia)

DIKOLO Jean-Pierre Athlètes à abattre (Dossier n°3 : Montréal.)

FALL Sidiki, Les affameurs (Dossier n° 4 : Sahel)

DIKOLO Jean-Pierre, Main blanche sur la ville (Dossier n°5, Floride)

DIKOLO Jean-Pierre, Machines à découdre (Dossier n°6 : Angola)

KAKOU Julien, Trafic d’âmes (Dossier n°7 : Dakar)

SOW Samba, Vacances chargées (Dossier n°8 : Abidjan)

Romans cités

ABOSSOLO Evina (1985), Cameroun/Gabon : le D.A.S.S. monte à l'attaque, Paris, L'Harmattan, coll. « Polars noirs ».

DIA Iba (1988), Fureur noire à Kango, Paris, Nouvelles édition africaines.

FOUMANE Guy Josué (2010), AIA les disparus d'Abomé, Paris, Dagan.

GUEYE Asse (1990), No woman no cry, Paris, L'Harmattan, coll. « Polars noirs ».

PEPETELA (2005), Jaime Bunda, agent secret (Jaime Bunda, agente secreto, 2001), Paris, Buchet-Chastel.

Les gros tirages français

Jean BRUCE (1921-1963) & Josette BRUCE (1920-1996) – OSS 117

Congo à gogo (1966), Presses de la Cité.

Dérive sur Tananarive (1973), Presses de la Cité.

Dernier round au Cameroun (1977), Presses de la Cité.

Mise en scène au Sénégal (1980, Presses de la Cité.

Alarme en Afrique Australe (1981), Presses de la Cité.

Paul KENNY  - Francis Coplan

(J. Libert (1913-1995) & G. Vandenpanhuyse (1913-1981)

Des sueurs pour Coplan (1971), Fleuve noir.

Le Grec de Dakar (1976), Fleuve Noir.

Coplan va trop loin (1976), Fleuve noir.

Les Beautés de Kinshasa (1981), Fleuve Noir.

Serge Jaquemart (1928-2006)

Sensuelles Seychelles pour Coplan (1994), Fleuve Noir.

Handicap au Cap pour Coplan (1995), Fleuve Noir.

Razzia au Kenya pour Coplan (1995), Fleuve Noir.

Gérard de VILLIERS (1929-2013) – SAS

SAS broie du noir (1967), Plon.

Mourir pour Zanzibar (1973), Plon.

Guêpier en Angola (1975), Plon.

Compte à rebours en Rhodésie (1976), Plon.

Panique au Zaïre (1978), Plon.

Des armes pour Khartoum (1981), Plon.

Putsch à Ouagadougou (1984), Plon.

Aventure en Sierra Leone (1988), Editions Gérard de Villiers.

La Piste de Brazzaville (1991), Editions Gérard de Villiers.

Les Croisés de l’apartheid (1994), Editions Gérard de Villiers.

Claude RANK (1925-2004)

Express pour Jobourg (1965), Fleuve Noir.

Mes femmes du Kilimandjaro (1970), Fleuve Noir.

Nous n’irons plus à Kampala (1973), Fleuve Noir.

Liberia, Liberia chéri… (1977), Fleuve Noir.

La côte des squelettes (1981), Fleuve noir.

Le Naufrage du Mocimboa (1987), Fleuve Noir.

G. J. ARNAUD (1928-2020)

Impasse noire (1963), Paris, Fleuve noir.

Le moine d’Asmara (1975), Paris, Fleuve noir.

Quelques autres...

Eric AMBLER (1909-1998)

Sale histoire (1971), Paris, Stock.

François CHABREY (1922-1995)

Matt rôde en Rhodésie (1977), Fleuve Noir.

Antoine DOMINIQUE (1917-1986)

Le gorille chez les Mandingues (1956), Plon.

Ian FLEMMING (1908-1964)

Les contrebandiers du diamant (1966), Plon.

Graham GREENE (1904-1991)

Le facteur humain (1978), Paris, Laffont.

James HADLEY CHASE (1906-1985)

Officiel ! (1965), Gallimard (Série noire).

Warren KIEFER (1929-1995)

Le Code Lingala (1974), Paris, Hachette.

John LE CARRE (né en 1931)

La Constance du jardinier (2001), Paris, Seuil.

Le chant de la mission (2007), Seuil.

Pierre NEMOURS (1920-1982)

Un appel de Kinshasa, Général (1976), Paris, Fleuve noir.

Pierre NORD (1900-1985)

Vols de vautours sur le Congo (1966), Paris, Fayard.

Fred NORO (1929-2009)

Noir comme le sang (1976), Fleuve noir.

Don PENDELTON (1927-1995)

Les Charniers d’Abidjan (1990), Presses de la Cité.

Adam SAINT-MOORE (1926-2016)

Face d’ange dans le dédale (1976), Paris, Fleuve noir.

Face d’ange, la dame et l’ogre (1976), Paris, Fleuve noir.

Julian SEMIONOV (1931-1993)

L’Agence Tass est autorisée à déclarer... (1989), Paris, Belfond. Auteur russe et roman dans le contexte de la guerre froide.

1 - Désiré Nyela (Université Sainte-Anne, Halifax), « Trafic de regards - Considérations sur le roman d'espionnage africain », in Belphégor : Littérature Populaire et Culture. 10.1 (2011). Web. L’auteur analyse le roman d’espionnage africain à partir de la série Les archives secrètes du B.S.I.

2 - Voir aussi https://www.babelio.com/liste/6308/LEspion-broie-du-noir

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Tag(s) : #Espionnage

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