Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

L’aventure extraordinaire que raconte L’homme aux Pataugas commence par la rencontre de trois personnages que rien ne semblait devoir rapprocher : un voleur-justicier, un pasteur et un médecin surdoué. Variante africaine de Robin des Bois, Athanase Makarios, dit « L’homme aux Pataugas » reprend aux « Grands » – Le Général de brigade - Président de la République du Ta Nawa en premier lieu – ce qu’ils ont acquis malhonnêtement pour le rendre à ceux qu’ils ont spoliés. Mais quand d’autres l’imitent en n’ayant pour but que leur seule cupidité et n’hésitent pas à tuer, Makarios prend la décision de ne plus s’employer qu’à « faire prospérer le fruit de ses aventures rocambolesques » et à venir au secours des nécessiteux. Ce qui ne sera pas du goût d’un des bénéficiaires, un pasteur rigoriste, « L’homme de Dieu », qui ne peut accepter que l’aide qui lui est apportée pour sa communauté provienne d’argent volé. Un dialogue de sourds en quelque sorte autour de la foi et de la loi :

« Ma foi ? Voler qui s’est enrichi en volant les travailleurs. Ma loi ? Dieu est prisonnier des riches. Supprimer les riches, c’est libérer Dieu, et rétablir l’équilibre rompu par les prédateurs. »

Dans le même temps, le docteur Lobebert, éminent praticien à la grande réputation et consécutivement jalousé en haut lieu, reçoit dans son sommeil des appels répétés pour aller soigner un « très grand malade » dans la savane. Lorsqu'il arrive sur les lieux il ne trouve qu’un lion agonisant sur une termitière. Cela sera une révélation pour lui : s’il n’a pu sauver la vie du grand fauve dont le cœur a lâché, il devra greffer des cœurs sur ceux qui en ont besoin. Ce qui suppose de trouver de l’argent… et des cœurs.

L’homme aux Pataugas est d’abord un roman d’aventures, l’histoire de trois humanistes qui croient en des choses apparemment incompatibles, le progrès de la science d’une part et des soins médicaux à la portée de tous, et qui ne sont pas toujours très regardants sur les moyens de parvenir à leur but. L’argent que fournit l’homme aux Pataugas n’a-t-il pas été volé ? Est-il moralement acceptable de greffer des organes prélevés sur des condamnées à morts ? Mais cette épopée des greffes du cœur en Afrique et de la construction de La clinique des plus démunis, deux réalisations que la formidable énergie d’un passionné entouré d’une équipe de médecins essentiellement africains et l’aide généreuse d’un justicier au grand cœur ont rendu possible est bien sympathique.

Toute aventure connaît des rebondissements, surtout quand le pouvoir en place cherche par tous les moyens à discréditer le docteur Lobebert, accusé tour à tour d’incompétence, de sorcellerie, de détournements de fonds et de complicité avec un assassin. L’homme aux Pataugas devient alors une charge féroce contre le régime de la République imaginaire du Ta-Nawa, et de celui qui, sous couvert de gouverner, exploite et pille sans répit. Le Mwenzé, le Général de Brigade-Président de la République, ne connait d’autre mode de gestion que les confiscations et les vols, les demandes de rançon, les emprisonnements arbitraires, les condamnations et les exécutions par une justice et une armée aux ordres. Rien n’est épargné à la population par un dictateur qui « n’avait jamais vu des sous quelque part sans qu’il ne les lorgnât avec ses yeux perçants de hibou des profondeurs infernales ». L’arbitraire règne et la population ne peut que se soumettre. Être bestial dénué de raison, sans foi ni loi, le Mwenzé est assimilé, de par ses origines et ses pratiques, à un cannibale se délectant de la chair de ses contemporains :

« Kingoundou se trouvait un peu en deçà de l’Equateur, au Sud, dans une région autrefois infestée de cannibales. S’ils avaient été contraints à renoncer à se nourrir de chair humaine, ils n’avaient pas perdu leurs tendances sanguinaires, et leur cruauté d’antan. Ils étaient restés sans scrupules, et ne réglaient leurs différends, même les plus insignifiants, que dans le sang. Et lorsqu’il arrivait que l’un d’eux assumât une partie du pouvoir, où que ce fût, à Loloville, à Ouanikoulou, ou à Kampakalas, et même à Kingoudou, le sang coulait toujours. »

Malgré les menées du dictateur pour remplacer les médecins de la clinique des démunis par les « médecins du pouvoir », en dépit de ses efforts pour discréditer Makarios lors d’un procès inique, la science triomphera et la justice, la vraie, prévaudra. Car L’homme aux Pataugas est aussi un roman policier, même si de longs développements médicaux et politiques peuvent parfois amener le lecteur à l’oublier : il y a une énigme de base (qui donc se fait passer pour L’homme aux Pataugas » et tue en son nom ?) et une élucidation, les révélations finales éclatant lors d’une scène où le sensationnel se mêle au réalisme.

Mais peut-être faut-il voir autre chose que l’aventure, l’enquête policière et la charge politique dans ce magnifique roman. Car, en nous montrant que l’homme peut se dépasser et croire à l’impossible, qu’il est tout aussi facile d’aider les plus vulnérables que de les enfoncer davantage et que la trahison peut entrainer le remord et le repentir, Jean-Pierre Makouta-Mboukou livre une raison d’espérer. Splendide fable sur l’abnégation, le pardon et le don de soi, L’homme aux Pataugas porte encore aujourd’hui beaucoup d’espoir.

Citations © L’Harmattan « Collection encres noires », 1992.

MAKOUTA-MBOUKOU Jean-Pierre (1992), L'homme aux Pataugas, Paris, L'Harmattan.

Tag(s) : #Afrique centrale, #Congo, #Romans en français

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :