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Rebecca est retrouvée morte dans sa baignoire, affreusement défigurée. Cet assassinat sauvage laisse planer bien des mystères, surtout quand, dès le lendemain, la scène de crime est lavée à grande-eau et la jeune femme incinérée. Rebecca était issue d’une des riches familles de l’Île Maurice et on peut compter sur son frère et les autorités pour éviter tout remous : « Comme tous les grands scandales entourant les familles blanches du pays, cela va finir dans la poubelle des mémoires défaillantes. »

Sauf que Devina, la servante hindoue qui a élevé la jeune femme et qui était sa confidente, va se joindre à « ses frères et sœurs de malheur », qui, aux obsèques, demandent la vérité. Ce ne sera pas une tâche facile sur une île où les tensions politiques et personnelles sont liées aux origines : « A Maurice, le malheur n’a pas d’odeur, mais il a toujours une couleur. »

Si le meurtrier est vite arrêté et passe aux aveux, la communauté hindoue dont il est issu, menée par le pandit et le président du puissant mouvement Conscience hindoue n’entend pas en rester là. Car Raju fait un coupable un peu trop idéal et son incarcération pourrait bien cacher un complot organisé avec la connivence de la police. Les esprits s’échauffent, les manifestations s’enchaînent, et le Premier Ministre est interpellé sur des « questions qui commencent à porter atteinte au tissu social. » Quant à Devina, elle mène son  enquête avec l’aide d’un ami instituteur, afin que, en l’absence de vérité, Rebecca ne meure pas une seconde fois.

Ce très beau roman a pour toile de fond les antagonismes entre les blancs détenteurs des richesses – « une île dans une île » –, les créoles, « petits Blancs misère », et les hindous, majoritaires mais vivant « dans un pays qui n’est pas à eux ». Dans cette société mauricienne au tissu social fragile, Devina combat pour la vérité qu’elle doit à une femme qu’elle a toujours considérée comme sa fille. Mais peut-on lutter à armes égales contre ceux qui possèdent le pouvoir de l’argent et la respectabilité et qui veulent à tout prix sauvegarder les apparences d’une famille que rien ne doit atteindre ?

« Nous sommes les phares de ce pays. Nous nous devons d’être parfaits, d’être des exemples. Et il faut quelquefois savoir payer le prix pour ça. » © Julliard, 2009

Devina se termine sur une note amère. Devina, la servante fidèle, ne parviendra pas à faire établir la vérité et finira vaincue mais lucide : « Rebecca disait que vivre à Maurice, c'était sans cesse choisir entre le mensonge qui construit la paix et la vérité qui déclenche la guerre. » Quant à la société multiraciale mauricienne, que les autorités manient avec précaution au risque d’en « trop distendre le tissu social », elle ne saura rien d'un sordide conflit familial que certains avaient cru pouvoir transformer en combat politique pour la vérité.

« Même s’ils n’osent pas le dire ouvertement, entre les lignes des différents journaux, on peut lire à demi-mots que la mort de Rebecca ne mérite pas que soit mis en déséquilibre les rapports entre communautés. Elle ne doit pas être une raison pour fouiller dans les arcanes silencieux et sombres des communautés où se tapissent les haches de guerre qui ne demandent qu’à être déterrées. » © Julliard, 2009.

GORDON-GENTIL Alain (2009), Devina, Paris, Julliard.

Tag(s) : #Romans en français, #Ile Maurice, #Afrique de l'Est

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