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Quand une belle jeune femme est retrouvée noyée dans le fleuve Sénégal à Podor, les habitants la prennent pour la femme de l’Esprit du fleuve. Mais quand Paulanne Mar, journaliste dans un magazine à scandale de Dakar, venu couvrir ce qu’il pense être un banal fait divers, reconnaît la victime, Ami Wade, un mannequin célèbre, il cherche à découvrir ce qui a amené Ami dans la région et quelles peuvent être les causes de sa mort.

Le mannequin de bois est le récit d’une enquête menée au jour le jour. Paulanne, qui est débrouillard et ne veut pas se mettre à dos un rédacteur en chef tyrannique, ne renonce pas face aux obstacles. Ses recherches vont le conduire à Séane, dans une boucle du fleuve, où les habitants ne sont guère disposés à parler à « l’homme de Dakar », encore moins quand il essaie de savoir pourquoi Néné Galé Sall, cette « femme qui n’est pas une femme », mène une vie de recluse à l’écart du village.

Une partie des réponses est fournie par le journal intime d’Ami, que sa sœur jumelle Amina confie à Paulanne, et dont le roman livre des extraits. Le jeune journaliste y découvre l’histoire de ces deux enfants séparées à la naissance, l’une restant avec sa mère et l’autre étant confiée à une tante, et surtout la difficulté d’Ami à vivre « normalement » et à accepter la beauté d’un corps convoité par les hommes : « Je déteste mon corps ! A cause des compliments qu’il me valait et qu’il ne méritait pas. Les hommes ne voyaient que lui. Ils ne me voyaient pas, moi ! » Ce qui va permettre à l’auteur d’aborder de manière très empathique la question de l’excision, devenue illégale dans de nombreux plusieurs pays africains (le roman est de 2001, deux ans après que le Sénégal ait légiféré), mais qui continue à être pratiquée :

« Une femme doit toujours subir cette épreuve quand elle est petite fille. Sinon, elle reste impure toute sa vie. Elle sera esclave de son corps. Elle sera aussi esclave des hommes car son corps commandera son corps et sa tête. Tant qu’elle n’est pas purifiée, une femme n’est ni femme ni homme. Si elle n’est pas purifiée, elle ne sera jamais, jamais, femme ! Elle ne sera pas respectée par les autres femmes, ni par les hommes. Aucun homme ne voudra jamais l’épouser. Elle fuira son village pour ne pas mourir de honte et du mépris des gens. » © L’Harmattan, 2001

Le Mannequin de bois parle avec une grande pudeur de l’expérience traumatisante de l’excision dans la société africaine et ose la confronter à celle de la circoncision. Dans une longue conversation entre Paulanne et Amina, les deux jeunes gens racontent les expériences qu’ils ont l’un et l’autre subies, le traumatisme et le rituel qui y est attaché, « deux histoires qui se ressemblaient comme deux gouttes de sang ».  

Magnifiquement construit et écrit – si l’on excepte le chapitre reprenant des extraits du journal d’Ami, peu crédible car trop proche dans le style de la narration de Paulanne – Le mannequin de bois mêle le journalisme d’investigation à une réflexion courageuse d’Abdoulaye Ndiaye sur la pratique de l’excision, ici considérée à la fois comme une manière de contrôler la sexualité féminine et de maintenir une identité et une tradition culturelle. C’est aussi un roman d’apprentissage pour Paulanne, sur sa capacité à regarder la réalité de face et à l’accepter.

Merci à Odile et Philippe pour les photographies de Podor.

NDIAYE Abdoulaye (2001), Le mannequin de bois, Paris, L'Harmattan.

Tag(s) : #Romans en français, #Sénégal, #Afrique de l'Ouest

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