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Roman sur la rupture au temps de l’apartheid, entre noirs et blancs, suprématistes et communistes de l’ANC, puissants et soumis, Anglais et Afrikaners, La nuit divisée est un livre très noir, une enquête sur un crime d’une violence extrême (le premier chapitre est à la limite du soutenable) mais hélas d’une grande banalité dans la société inégalitaire de l’Afrique du Sud d’alors. Une société dans laquelle, quand un blanc tue un enfant de couleur, tout est joué d’avance au niveau de la justice.

Johnny Weizmann est un petit commerçant blanc que l’on pourrait croire paisible s’il n’avait tué à plusieurs reprises des Noirs ayant tenté de pénétrer dans sa boutique et n’avait été à chaque fois innocenté en vertu de la légitime défense. Soumis à des consultations avec Yudel Gordon, psychologue attaché au ministère de la Justice, il se révélera peu communicatif et encore moins enclin à coopérer. Ce n’est qu’en interrogeant des membres de sa famille et des témoins que le praticien parviendra à cerner une personnalité très perturbée.

Yudel Gordon est un personnage récurrent des romans de Wessel Ebersohn. Humaniste, il considère que son travail consiste à guérir et non à punir et forme une équipe informelle avec son ami le colonel Freek, un flic peu convaincu par l’idéologie du pouvoir en place. Une situation périlleuse, quand ceux qui mettent en question le principe du « développement séparé » sont considérés comme potentiellement subversifs.

La nuit divisée se lit à deux niveaux : un roman policier de procédure assez classique, et à l’issue assez prévisible pour les familiers du contexte géopolitique, et une mise en question d’une société répressive, refermée sur ses valeurs et obsédée par la peur du communisme. Wessel Ebersohn n’épargne rien ni un régime qui n’hésite pas à utiliser la torture contre ses opposants politiques, ni des hommes prêts à tout pour défendre ce qu’ils croient être une société juste, ni même des personnes comme Gordon ou Freek, citoyens lucides mais aussi coupables de lâcheté ordinaire face à ce qu'ils voient et subissent. Portrait d’une société malade dans laquelle d’anciens Huguenots persécutés se sont eux-mêmes transformés en persécuteurs et qui conduit un Juif à oublier et à renier ce qu’il est, le roman est d’un désespoir total.

« Vous êtes juif, monsieur Weizmann ? »

« Non. » Le ton était décidé. « Non, plus maintenant. Pas depuis que j’ai atteint l’âge adulte. J’ai arrêté il y a des années. »

« Pour quelles raisons ? »

« Maintenant, je suis sud-africain, un point c’est tout. Je suis un patriote. J’essaie de faire mon devoir. J’aide la police. C’est ça qui est important. Je fais mon devoir comme un bon Sud-Africain. » © Sombre crapule, 1989.

Tout ici est divisé en deux, à l’image de la nuit qui partage la vie de Johnny Weizmann entre la quiétude et la sécurité familiale et « le royaume de la peur, de la violence et parfois de la mort ». Une séparation qui ne fait aucune différence entre les êtres : 

« A Soweto, comme dans la petite boutique de la rue Mybourgh, la nuit était divisée. Ici aussi, l’amour et le groupe se battaient contre la douleur et l’aliénation pour le pouvoir. Et ici non plus Yudel ne voyait pas de solution. » © Sombre crapule, 1989.

Il n’y a pas de perspectives de changement dans l’Afrique du sud des années 80 que décrit La nuit divisée. Les opposants doivent être éliminés par tous les moyens, ceux qui mettent en cause les idées en place sont inquiétés et pourchassés (Wessel Ebersohn sait de quoi il parle) et les assassins ne sont pas toujours punis. Réaliste, violent, sans concession, un livre à placer parmi les romans très noirs comme Un linceul n’a pas de poches d’Horace McCoy ou Le Der des ders de Didier Daennincks.

EBERSOHN Wessel (1993)  La nuit divisée (Divide the Night, 1981, Paris, Rivages noir.

Tag(s) : #Afrique du Sud, #Romans en anglais, #Afrique australe

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