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Ils ont tué Monsieur H n’est pas un polar - on ne connaîtra pas le coupable - mais une enquête qui a toute sa place dans ce blog, car elle éclaire un contexte dans lequel se déroulent bon nombre de romans policiers africains.

Le 18 septembre 1961, l’Albertina, le DC-6 transportant de Léopoldville à Ndola Dag Hammarskjöld, le Secrétaire général des Nations unies, disparaissait subitement des écrans radars. L’épave et les corps des 16 passagers et membres d’équipage furent retrouvés quelques heures plus tard dans la brousse rhodésienne. L’enquête officielle conclut à un accident suspect, malgré les fortes réserves d’investigateurs privés.

Le déplacement du SG en Afrique centrale n’avait rien d’une promenade de santé et était même considéré à haut risque. Suite à la sécession de la province du Katanga, intervenue quelques jours après l’Indépendance de la République démocratique du Congo en juillet 1960 et soutenue par les puissances et les intérêts occidentaux, plusieurs événements agitèrent la région ; ils débutèrent par l’opération Rum Punch des forces de l’ONU visant à neutraliser les mercenaires (essentiellement français) sur lesquels s’appuyait Moïse Tshombé, qui fut suivie de l’opération Morthor, déclenchée cette fois-ci sans l’aval du SG, dans l'espoir d'écraser totalement l'armée katangaise. Les deux furent très mal reçues par les États occidentaux qui souhaitaient le maintien d'une forte autonomie du Katanga pour des raisons économiques (ressources minières) et géopolitiques (lutte contre l’influence soviétique). C'est dans ce contexte qu'Hammarskjöld entama son ultime voyage au Congo, convaincu que de la réussite de sa mission pour éviter le morcellement du Congo dépendait son maintien à la tête de l'organisation et la survie des Nations unies, dont le rôle était contesté par l’URSS, voire même l'avenir même de la paix dans le monde. Nombreux étaient donc ceux qui souhaitaient « rogner les ailes du secrétariat » et avaient même intérêt à voir disparaître son chef.

Maurin Picard, journaliste, spécialiste des USA et des missions de maintien de la paix par les Casques bleus, rouvre le dossier et se livre à une enquête minutieuse, rendue difficile par l’ancienneté des faits – 58 ans – et la disparition de la plupart des témoins. Il décrit  d’emblée un contexte particulièrement complexe du fait des intérêts en jeu : économiques et mercantiles avec l’exploitation des richesses géologiques de la Copperbelt katangaise gérée par des compagnies occidentales réunies au sein de l’Union minière du Haut-Katanga, une entité anglo-belge ; stratégiques du fait des visées des deux blocs alors en présence ; idéologiques, le régime sud-africain de l’apartheid devant faire face aux mouvements indépendantistes en Afrique centrale et australe, en particulier en Rhodésie du Nord, qui deviendra la Zambie en 1964, et en Rhodésie du Sud, qui deviendra le Zimbabwe quelques années plus tard (et non le Mozambique comme le signale de manière erronée la carte de la page 35).  

L’enquête emmène le lecteur au cœur du bois d’acacias où l’avion s’est écrasé, mais aussi aux Nations unies à New York, en Suède d’où étaient originaires le SG et les membres de l’équipage, en France, en Angleterre et en Belgique. La reconstitution des préparatifs et du vol du quadrimoteur au dessus du Congo alterne avec les témoignages des rares survivants du drame : des diplomates et des hauts fonctionnaires, mais aussi des mercenaires, des « affreux », pour reprendre la terminologie de l’époque. Maurin Picard tient le lecteur en haleine, émet des hypothèses argumentées qu’il n’hésite pas à remettre en cause s’il n’arrive pas à trouver des éléments qui les justifieraient, et reprend patiemment sa recherche. On va ainsi de rebondissement en rebondissement. Son travail est en tous points remarquable – les informations techniques sur le vol et la reconstitution du crash sont par exemple d’une précision extrême – fait de Ils ont tué Monsieur H un essai passionnant même si, malgré un index des noms et une table des sigles, ainsi qu’un inventaire des arguments à mi-parcours (p. 170), le lecteur se retrouve parfois noyé sous les détails.

Les contours de la conjuration tiennent du mirage, apparaissant et disparaissant à mesure que les pistes nouvelles s’ouvrent et parfois se referment.
Il en ressort des certitudes quant à l’identité des commanditaires et des exécutants, au mobile des uns et des autres, aux préparatifs de l’attentat et aux moyens employés. Mais point de preuve à charge discutable, si l’on excepte les témoignages des charbonniers.

Maurin Picard – Ils ont tué Monsieur H © Editions du Seuil, 2019

Dag Hammarskjöld était un grand Secrétaire général de l’ONU, de par sa vision politique et son courage. Son multilatéralisme et son refus de choisir entre le camp occidental et le camp soviétique, son engagement sincère en faveur de la décolonisation et des Etats nouvellement indépendants, notamment en Afrique, et contre le régime sud-africain de l'Apartheid, lui valurent critiques et inimitiés de la part de beaucoup de pays, la France et le Royaume-Uni en particulier. Cela pouvait-il aller jusqu’à l’élimination physique de celui qui se révélait « plus général que secrétaire » ? Maurin Picard en est persuadé et parle de « crime presque parfait » dans son avant-propos. A défaut de pouvoir démontrer de façon irréfutable la thèse du complot, il va à l’encontre de la thèse officielle de l’ONU qui « ne pensait qu’à rabattre le couvercle sur cette interminable affaire » et conclut un an après le drame à un accident suspect, sans aller plus avant.

Extrêmement documenté pour ce qui concerne les diverses hypothèses sur la préparation et la réalisation de la destruction du DC-6 – comme il a été dit plus haut, on s’y perd un peu, mais le chapitre 24 « Reconstitution » constitue une bonne synthèse  –  le livre se révèle très intéressant quand il aborde les raisons politiques qui auraient pu être à l’origine de l’élimination de Dag Hammarskjöld : ambitions françaises au Congo alors que l’influence belge vacille et prémices de la « Françafrique », maintien de la position stratégique britannique en Rhodésie, obsession des Etats-Unis pour la lutte contre le communisme international... Alors que les nations occidentales et les « boutiquiers » français, anglais et sud-africains voulaient ardemment continuer à gérer l’Afrique, surtout celle qui regorge de ressources géologiques, le Secrétaire général n’a-t-il pas été « la victime de certains cercles financiers pour lesquels une vie humaine ne vaut pas un simple gramme de cuivre ou d’uranium » ?

Ils ont tué Monsieur H mérite une lecture approfondie pour qui souhaite revenir sur un événement important de la politique menée en Afrique suite aux décolonisations. L’auteur se garde bien d’apporter une réponse définitive et de soulever la chape de plomb qui pèse sur ce qu’il qualifie lui-même de whodunit, un polar à énigme où tous les protagonistes pourraient être coupables. Il a toutefois le mérite, au regard des informations dont il a pu disposer – des documents ont été détruits et de nombreuses archives sont encore classifiées – d’ouvrir des pistes sur une « conjuration des opportunistes » visant à faire disparaître celui qui souhaitait que l’Organisation des Nations unies soit un acteur à part entière de la politique mondiale. Une question se pose toutefois à laquelle le livre n’apporte pas de réponse : la démarche de Dag Hammarskjöld, qui privilégiait la négociation pour éviter le morcellement du Congo, avait-elle le soutien de l’Organisation ? Le déclenchement sans son aval de l’opération Morthor permet d’en douter et peut laisser penser qu’il ne fut peut-être qu’un visionnaire solitaire qui aura finalement payé le prix de son idéal.

PICARD Martin (2019), Ils ont tué Monsieur H., Paris, Seuil.

Tag(s) : #Congo (RDC), #Afrique centrale

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