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Alors que les capitaines Pierre Koumba et Jacques Owoula, de la Police judiciaire gabonaise, sont occupés par plusieurs affaires de droit commun – le vol du chéquier d’un ancien ministre toujours influent, la mort de deux lycéennes piégées sur Internet, la traque d’un chauffard responsable de la mort d’une femme et de son bébé – l’enquête sur le meurtre de Roger Missang, un journaliste violemment opposé au pouvoir, retrouvé sur la plage de Libreville avec une balle dans la gorge et deux doigts coupés, est confiée au lieutenant Louis Boukinda et à son adjoint Hervé Envame de la Direction générale des recherches, un service de la Gendarmerie. Quand il apparaît que des membres de la garde rapprochée du ministre de la Défense nationale, fils aîné du président de la République, pourraient être impliqués dans la mort du journaliste, tout le monde s’agite en haut lieu, d’autant que l’élection présidentielle approche. 

Les quatre fonctionnaires, héros récurrents d’autres romans de Janis Otsiemi, n’entretiennent pas toujours les meilleures relations, attachés qu’ils sont à défendre le prestige de leurs services respectifs… et leurs propres intérêts. Les investigations que mènent la police et la gendarmerie sont pourtant assez semblables – braquages, cambriolages, agressions de toutes sortes dans les banditoustans, violences conjugales… – parfois pimentées par des affaires de chantage ou de blanchiment d’argent. Il faudra qu’un chauffard très bavard apporte des éléments nouveaux sur la mort du journaliste pour que les deux équipes se mettent à travailler ensemble.

A travers ce roman et ceux qui le précèdent et le suivent, c’est un tableau fort sombre de la société gabonaise que dresse Janis Otsiemi. A la criminalité quotidienne s’ajoutent les innombrables maux qui gangrènent le pays : la fraude et la corruption généralisée au plus haut niveau comme chez les représentants de l’ordre, le trafic de médicaments contrefaits, l’assassinat de prostituées par le premier sérial killer du Gabon (Le chasseur de lucioles), des meurtres rituels d’enfants commandités par un politicien en quête de succès électoraux (La bouche qui mange ne parle pas), la mainmise de la Chine sur l’Afrique (Les voleurs de sexe) ou encore le vol de munitions dans un camp militaire (Le festin de l’aube).

Mais l’intérêt d’African tabloïd réside aussi dans la description détaillée de Libreville et de ses environs, de ses quartiers chics ainsi que des quartiers informels, « les Etats-Unis d’Akébé, de ses bars et de ses « maquis ». Dans ce roman enlevé, à la construction intéressante –à la fin de chaque chapitre, les titres de la presse locale donnent un point de la situation – une large place est également faite aux manœuvres des politiciens pour se maintenir au pouvoir et l’importance des affiliations régionales et ethniques pour l’accession aux responsabilités. Certaines pratiques, que l’on retrouve également dans d’autres pays africains, comme par exemple un certain laxisme dans la fidélité conjugale ne sont pas passées sous silence : : « Boukinda était un vrai gabonais. Il pensait comme la plupart de ses compatriotes qu’un homme viril doit avoir une plantation et un jardin. Entendez par là, une femme légitime et un deuxième bureau, en cas de coup dur. »

Photo Janis Otsiemi

Par ailleurs une des grandes originalités de Janis Otsiemi – ce n’est pas courant dans le roman policier africain francophone – est de ne pas hésiter à se servir d’expressions vernaculaires qui font pour la plupart l’objet d’une note ou d’une « traduction » en bas de page : c’est dans les rues et les transports de Libreville qu’il recueille les histoires et les formules imagées que l’on retrouve dans ses romans. A cela s’ajoutent des proverbes de son cru ou ceux que lui enseignait son grand-père, qui parsèment les textes ou qui, dans Le chasseur de lucioles ou Le festin de l’aube, sont placés en tête de chaque chapitre. Issus de la tradition orale et d’un savoir culturel ancestral, souvent d’une grande sagesse, « Avant de s'attaquer à une bête, la panthère observe d'abord sa taille », parfois cyniques, « Une veuve pleure en lorgnant celui qui héritera d’elle », ils contribuent en s’insérant dans le roman à ponctuer l’action et à enrichir le discours.

OTSIEMI Janis (2013), African Tabloïd, Marseille, Jigal. 

Tag(s) : #Gabon, #Romans en français, #Afrique centrale

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